«Robots» journalistes, quand la réalité rattrape la fiction

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Par Sarah-Christine Bourihane et Hassan Daher Houssein, étudiants à l'Université Laval

Imaginez chatter avec un robot pendant des heures en pensant qu'un être humain se trouve derrière l'écran. Seriez-vous effrayé d'apprendre que vous n'avez pas su faire la différence ? «En 1950, 99 % des participants au test de Turing pouvaient arriver à détecter si leur interlocuteur était humain. Aujourd'hui, la moitié des gens n'arrivent plus à le savoir» affirme Philippe Giguère, professeur au Département d'informatique et de génie logiciel de l'Université Laval. Si la tendance se maintient, le public saura-t-il faire la distinction entre l'article d'un journaliste et celui de ce qu'on appelle un «robot» journaliste?

Des articles écrits de A à Z

Aux alentours de 2006, le thème du «robot journalisme» commence à apparaître sur le Web. On apprend que des robots peuvent écrire des articles qu'ils montent de toutes pièces. Il reste à savoir comment ils le font. «Ce qu'on appelle ''robot'' ou nommé ''agent'' en intelligence artificielle, n'est rien de moins qu'une série d'algorithmes basés sur des raisonnements mathématiques probabilistes ; si l'agent identifie des mots rapprochés, il déduit qu'il y a des liens à faire entre eux ; s'il voit des familles de mots dans le même document, il peut deviner le sujet ; s'il trouve d'autres articles au sujet similaire, il peut commencer à faire des associations pour écrire un article à l'aide d'une banque de mots synonymes», explique Philippe Giguère. Ensuite, il suffit de lui faire associer les mots à des tons, par exemple un ton humoristique ou grave, pour donner à l'article une apparence d’émotions.

Selon M. Giguère, les algorithmes sont même capables de collecter l'information sur le terrain de manière autonome: «La façon d'agir d'un algorithme sur ordinateur, c'est de téléphoner à des gens, puis avec une voix électronique leur parler ou envoyer des texto». Selon le degré d'autonomie dans la programmation, on peut en arriver à un stade où : «La seule implication humaine devient la création de l'algorithme qui génère le post» pense Robie Allen, le fondateur de StatSheet, un site d'articles faits par des «robots» journalistes.

Les machines sont à l’œuvre

Pour le moment, les projets en «robot» journalisme en sont à leurs débuts. Le sport et la finance sont leurs domaines de prédilection. Pour relater des faits, sans recourir à l'interprétation ou à un degré second d'intelligence comme l'ironie ou la poésie, les ordinateurs font un travail équivalent à celui d'un journaliste.

Le site StatSheet, lancé en août 2010, couvre l'actualité des équipes de base-ball(MBL), de basket-ball (NCAA BB) et de football (NFL) aux États-Unis. Le site regroupe des articles rédigés en ligne par des algorithmes ainsi que de nombreuses statistiques.

Le magazine économique américain Forbes utilise pour sa part Narrative Science, une logiciel spécialisé en journalisme artificiel développé à l'Université Northwestern, à Chicago. Spécialisé d'abord en sports, puis en finances et dans l'immobilier, Narrative Science écrit un article en moins de deux minutes à propos des prévisions financières de plusieurs sociétés boursières. Mais ce n'est pas tout. Narrative Science s'est récemment attaqué à la politique. Grâce à sa capacité d'analyse des tweets, il a pu créer des articles concernant le traitement des élections américaines, peut-on lire dans le Monde diplomatique.

Les projets ne pullulent pas seulement dans le domaine du journalisme écrit, mais aussi à la télévision. News at Seven, un projet original de l'Intelligent Informatory Laboratory de l'Université Northwestern à Chicago, est un mini-journal télévisé qui présente les nouvelles en recueillant les informations les plus pertinentes sur le Web à partir d'autres nouvelles, d'images, de blogues, etc. Les textes une fois traités sont narrés par deux présentateurs animés : Zoé et Georges. Leur nouvelle orientation depuis 2008 est de donner un ton plus léger en présentant des potins de vedettes ainsi que des critiques de cinéma.

S’adapter pour ne pas disparaître

Même si beaucoup de projets sont en cours dans le domaine, pour le moment, l’utilisation d’algorithmes n’est pas très répandue. Toutefois, le contexte actuel de la presse qui s’est amorcé avec la révolution numérique, entraînant la disparition de plusieurs maisons d’édition et de grands quotidiens comme le très réputé Financial Times Deutschland, pourrait inciter certaines entreprises à utiliser plus d’algorithmes pour survivre.

Mais, pour beaucoup de journaux, la contre-offensive est passée par une présence plus marquée sur la Toile. Une adaptation du fonctionnement de la rédaction a été nécessaire pour décliner les contenus d'information sur des supports adaptés à la lecture sur écran.

Le journaliste moderne et en particulier le journaliste Web a changé sa façon de travailler en produisant non seulement des articles destinés à être publiés dans un journal, mais aussi des contenus adaptés à l’internet, dans un délai souvent très court. Ainsi, pour Christian Duperron, ex-directeur des plateformes interactives du même quotidien désormais au Huffington Post, la rapidité d’exécution n’est plus la même.

Le temps est ainsi ce qui fait vraiment défaut à la presse et c’est le principal adversaire des journalistes d’aujourd’hui qui se retrouve noyés dans un déluge d’informations numérisées.

A-t-on encore besoin de journalistes?

C’est dans ce paysage déroutant que l’introduction de l’algorithme va peut-être prendre une place de plus en plus prépondérante. «On travaille de plus en plus avec le «big data». Il est pratiquement impossible d'aller chercher l'information car maintenant on est noyé dans une masse incroyable d’informations», explique Philippe Giguère. «Cependant, il faut lui spécifier ce qu'on recherche et la machine part. Ça ne la dérange pas de chercher dans une masse énorme de données qui prendraient des heures à parcourir pour un être humain. Elle va fouiller toutes les bases de données et à la fin faire un compte-rendu, comme Google», ajoute t-il.

L’ère des «robots» journalistes tant attendue se fait de manière lente mais certaine. C’est même devenu «un passage obligé pour beaucoup d’entreprises» selon Alain Bordeleau, directeur général du Centre de Robotique et de Vision Industrielles (CRVI), à Levis. Selon cet expert, l’introduction massive de «robot» journaliste dans le futur n’est pas si différente de celle de la robotique industrielle ou la robotique médicale. «C’est même créateur d’emploi car on augmentant ainsi le rythme, il sera nécessaire d’embaucher plus de main-d’œuvre experte qui sera très souvent affectée à des tâches à valeur ajoutée», a-t-il souligné. C’est la réalité et il faudra bien s’y faire. Et comme l’a dit Eric Fottorino, ex-directeur du journal Le Monde, lors d’une conférence à l’Université Laval, « Être journaliste, c’est accepter de se faire bousculer par le réel».

Évidemment, tout ne se fera pas du jour au lendemain, les journalistes papier ou Web ne disparaitront pas tous, du moins dans l’immédiat. Mais la première étape est déjà entamée depuis les années 2000 avec l’intrusion du Web dans le journalisme. Comme cela s’est passé au moment de la fusion Web et papier dans des journaux comme Le Monde ou Les Echos en France, où, pour chaque service, un poste d’éditeur Web a été créé.

L'humain irremplaçable?

La question se pose: les «robots» journalistes pourraient-ils en venir à remplacer les journalistes? Selon Didier Heideirich, «les ordinateurs ne peuvent qu’entrevoir ce qui est préalablement défini. Bref, un ordinateur entraîné à reconnaître n formes de chaises, ne saura pas distinguer une table». L'ordinateur ne possède donc pas de bon sens, ni de vécu lié à un contexte culturel lui permettant de faire des liens par lui-même, est incapable de juger de l'intérêt d'un sujet, etc. «Avant que les robots puissent écrire articles, bien des choses auront changé entre temps» pense Philippe Giguère.

Mais certes, avec la tentation des entreprises de presse à diminuer les coûts de production qui affecte la qualité des contenus, on peut très bien voir les «robots» journalistes écrire ce type d'articles. Reste alors aux lecteurs de choisir l'information qu'ils désirent lire : «Est-ce que le lectorat est vraiment intéressé à avoir un texte bien écrit ou veut-il avoir un publi-sac avec des nouvelles sur Star Académie ?» s'interroge Philippe Giguère. Si les «robots» prennent le relais des articles plus factuels, peut-on au moins espérer que les journalistes soient libérés pour la rédaction d' articles d'analyse, d'investigation ou de terrain.

Les journalistes de demain seront-ils relégués à des tâches de contrôle et de révision de textes écrits par des «robots» journalistes? Tout ce que l’on peut dire, c’est que les journalistes doivent repenser leur rôle.

 

5 février 2014: les propos attribués à Audrey Lavoie, journaliste web au quotidien montréalais Métro, ont été retirés à sa demande.

 

Editeur: Chris Waddell (École de journalisme de l'Université Carleton), salle 4302C, Bâtiment River, 1125 chemin Colonel, Ottawa, Ontario K1S 5B6. 613.520.2600, poste 8495 publisher@j-source.ca

Rédactrice-en-chef: Hélène Roulot-Ganzmann (Fondation de l'Université Laval), info@projetj.ca