Caméra cachée et entrevue-surprise, des méthodes à utiliser avec parcimonie

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RIO-DE-JANEIRO - Quand et pourquoi est-il acceptable pour des journalistes d’utiliser des caméras cachées, ou de faire appel à des entrevues-surprises? Voilà l’un des thèmes abordés à la mi-octobre à Rio de Janeiro, à l’occasion de la huitième conférence internationale du Global Investigative Journalism Network, et à laquelle plus de mille journalistes des quatre coins du monde assistaient.

Propos recueillis par Kinia Adamczyk, collaboratrice à Rio de Janeiro, journaliste à la recherche à TVA

Nils Hanson est rédacteur en chef de Mission: Enquête à la SVT, la télévision publique suédoise. Une émission d’une heure, en ondes depuis 2001, qui présente une ou deux enquêtes, et rejoint 800 000 téléspectateurs à chaque épisode. Un de ses tout récents sujets portait sur plusieurs millions de dollars en pots-de-vin, versés à la fille du dictateur ouzbek par le géant des télécom TeliaSonera pour obtenir des licences de télécommunication en Ouzbékistan. Enquête qui a remporté le Grand Prix CIRCOM 2013, honorant le travail de télévisions régionales en Europe.

Lors du Global Investigative Journalism Network de Rio, Nils Hanson a participé à une discussion sur la production d’émissions d’enquête avec deux de ses homologues de CNN et Al-Jazeera. En entrevue à Projet J, il explique les fondements de l’utilisation de caméras cachées et du recours aux entrevues-surprises dans son émission.

Projet J: Quelle est votre politique d’utilisation de la caméra cachée?

Nils Hanson: Nous l’utilisons de manière restrictive, seulement quand nous abordons un important sujet d’intérêt public et que c’est la seule manière de démontrer qu’il y a eu méfait. Les individus visés par une enquête devraient toujours avoir l’opportunité de regarder les extraits avant diffusion et pouvoir ainsi commenter. Filmer en caméra cachée transgresse [la vie privée] des gens et ça ne devrait donc pas être utilisé pour «aller à la pêche» ou avec le seul objectif de «faire de la bonne télé».

Comment décidez-vous de l’utiliser ou non?

En pesant le pour et le contre. Je peux prendre l’exemple d’une enquête sur les écoles privées qui sera diffusée bientôt. C’est un phénomène très courant en Suède et ces écoles ne sont pas censées refuser des élèves. Nous avons utilisé des caméras cachées lors d’une opération secrète en jouant le rôle de parents de différents enfants. Notre enquête a révélé que plusieurs d’entre elles refusent des «enfants difficiles» et privilégient ceux qui sont talentueux et ont des bonnes manières. Nous espérons que notre enquête aura de l’impact! Et justement, elle a déjà eu pour conséquence de pousser un directeur d’école privée à la démission, une semaine avant diffusion. Je suis en route pour aller le rencontrer. Je vais lui montrer l’enregistrement par caméra cachée, lui parler, lui expliquer pourquoi nous faisons cela, et essayer de lui offrir du soutien, ce qui sera bien sûr difficile.

Aviez-vous envisagé une autre méthode?

Nous avons testé le terrain en premier. Nous avons appelé les écoles en nous présentant comme journalistes. Là, elles ont insisté sur l’importance de ne pas faire de sélection et d’accepter tout le monde. Pour vérifier, nous n’avons pas pu travailler autrement.

En Suède, l’utilisation de la caméra-cachée est elle encadrée juridiquement?

Non. Si l’on excepte le fait que nous n’avons pas le droit de laisser une caméra tourner dans une pièce pour «voir ce qui va se passer». Ça, c’est illégal. En fait, on doit toujours avoir la caméra sur soi. Pour le reste, notre code d’éthique constitue notre seule contrainte.

Est-il déjà arrivé que des tournages en caméra cachée tournent mal?

L’an passé, une caméra a été repérée par un détecteur de métal. Nous ne nous y attendions pas et tant notre journaliste que la personne sur laquelle portait l’enquête sont restés perplexes. Le journaliste a avoué et il a dit au revoir. C’est tout. Si je remonte plus loin, il y a dix ans, nous avons produit une enquête juste avant les élections. Utilisant une caméra cachée, un de nos journalistes a feint d’être raciste, en parlant des dangers liés à l’immigration aux politiciens qui faisaient campagne, et en lançant des propos humiliants. Les politiciens du parti de droite, Moderaterna, ont mordu à l’hameçon et ont surenchéri. L’histoire a provoqué un grand scandale et une défaite accablante pour ce parti. Mais nous avons également été fortement critiqué sur nos méthodes. Il y aura d’autres élections l’an prochain, et on parlera encore de cette affaire, comme à chaque scrutin. Cette enquête a déjà été le sujet de longues études et d’analyses scientifiques. Deux livres ont même été publiés.

Il vous arrive également d’avoir recours à des entrevues-surprises dans vos enquêtes. Quelles sont les règles que vous vous fixez en la matière?

C’est une méthode de dernier recours. Il faut que le sujet soit d’un très grand intérêt pour le public et que la personne visée soit en position de pouvoir. En fait, nous l’utilisons avec parcimonie parce qu’au final, ce genre d’entrevues permet rarement d’obtenir de l’information significative. Il faut que les spectateurs soient aussi scandalisés que le journaliste, sinon la personne visée par l’entrevue attire plutôt la sympathie.

Il arrive que ça tourne mal?

En 2011, nous avons fait une entrevue-surprise avec le fondateur et propriétaire d’Ikea, Ingvar Kamprad, qui a plus de 80 ans. Il a «pété un plomb», il a dit que notre journaliste était «malade dans sa tête». Le problème, c’est que les deux millions de téléspectateurs de cette émission, une des nos plus fortes côtes d’écoute à ce jour, étaient d’accord avec lui. 85% d’entre eux nous ont détestés et nous avons même reçu des menaces de mort. En fait, Ingvar Kamprad est une icône en Suède. Il est intouchable. Mais je reste cependant très fier de cette histoire et je ne regrette pas cette entrevue-surprise.

La semaine prochaine, focus sur la BBC et sa politique en matière d’utilisation de la caméra cachée dans ses enquêtes.

Editeur: Chris Waddell (École de journalisme de l'Université Carleton), salle 4302C, Bâtiment River, 1125 chemin Colonel, Ottawa, Ontario K1S 5B6. 613.520.2600, poste 8495 publisher@j-source.ca

Rédactrice-en-chef: Hélène Roulot-Ganzmann (Fondation de l'Université Laval), info@projetj.ca

   

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