Innover et réseauter pour sauver le journalisme scientifique

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Journalistes et experts du milieu scientifique se sont réunis à Oak Brook (Illinois) en février dernier à l’occasion du Kavli Symposium on the Future of Science Journalism, afin de discuter de l’avenir de leur profession. La teneur des échanges et des discussions ainsi que les conclusions, viennent d’être compilées dans un rapport dont ProjetJ a pris connaissance. Compte-rendu.   

Par Héloïse Henri-Garand, stagiaire

La science, au contraire de l’actualité, repose sur une réflexion essentiellement lente et distanciée.  Malgré le fait que les thèmes les mieux connus – l’environnement, la pollution, le climat – fassent souvent la une, il reste que les avancées scientifiques sont souvent mal diffusées par l’actualité et mal appréhendées par les citoyens.   

Il revient aux journalistes scientifiques de traduire la complexité de l’évolution de ce milieu, en se tenant loin du discours simplificateur prescrit par l’espace fragmenté de l’actualité.  Un compromis difficile, mais essentiel au maintien d’un certain dialogue entre la sphère scientifique et la collectivité.

La protection du caractère critique et indépendant du journalisme scientifique était le thème principal du Kavli Symposium on the Future of Journalism, où s’étaient rassemblés une cinquantaine de journalistes et experts du milieu. Le symposium proposait une discussion sur la condition du journalisme scientifique et ses défis à venir. De cette rencontre ont découlé plusieurs recommandations à considérer pour l’avenir de la profession.

Redéfinir le journalisme scientifique

Le journalisme scientifique traverse une crise identitaire, liée entre autres à la multiplication des sources d’informations portant sur la science. Au 21e siècle, les concepts scientifiques sont abordés sur internet comme à la télévision, par des rédacteurs non-spécialistes qui doivent vendre leur nouvelle du jour.

«Il y a un problème avec la manière dont est produite la communication scientifique, affirme Dan M. Kahan, professeur en droit à l’Université Yale. Par exemple, les médias traitent en surabondance de la problématique du réchauffement atmosphérique, en offrant une information dénaturée par leur idéologie politique. Cela crée un environnement informationnel pollué et biaisé», explique-t-il.

Comment distinguer l’authentique journalisme scientifique des autres sources d’information généralistes? Une partie de la réponse se trouverait, selon les recommandations du symposium, dans la centralisation de l’information via la création de «centres médiatiques de la science» (Science Media Centers). L’information de nature scientifique transiterait d’abord par ces centres nationaux, où elle serait traitée par des journalistes scientifiques reconnus, pour ensuite être formellement communiquée aux médias.

La collaboration internationale

Il est parfois difficile pour les journalistes de faire une couverture adéquate d’un évènement lorsque celui-ci a lieu à l’étranger.

«Les journalistes sont des loups solitaires qui n’aiment généralement pas travailler à plusieurs, explique Mar Cabra, reporter pour le Consortium International des Journalistes d’Investigation, un réseau indépendant de journalistes d’enquête travaillant sur des dossiers internationaux. Mais il est grand temps pour eux de s’unir afin que des problématiques internationales d’envergure puissent être couvertes plus facilement et à moindre coût.»

Comment réaliser cette coopération internationale entre journalistes? Les participants au symposium s’entendent avant tout sur le fait qu’une collaboration internationale efficace repose sur des relations de confiance entretenues et facilitées par un réseau bien organisé, et de nature à partager l’information plus rapidement et plus simplement. Ainsi, certains proposent la création d’un projet de bourses universitaires et de programme d’échanges, quand d’autres recommandent la mise sur pied d’un registre de journalistes internationaux, à la manière de Wikipédia, et qui serait financé par les associations journalistiques et les universités.

Quid du financement?

Depuis plusieurs années, les scientifiques et les journalistes qui couvrent ce beat affrontent la réalité d’un monde qui s’oppose à eux avec entêtement. C’est une ténacité qui se mesure entre autres par l’intensification de la propagande contre le réchauffement climatique – un milliard de dollars américains par année sont dépensés sur le «climate counter movement» – et par les attaques à peine voilées de gouvernements cherchant à bâillonner le dévoilement des avancées scientifiques.

En guise d’exemple, les récentes accusations lancées contre le gouvernement conservateur de Stephen Harper par des scientifiques fédéraux, qui s’affirmaient muselés et contraints à demander l’autorisation du service des relations publiques du gouvernement pour s’adresser aux journalistes.

Ces faits sous-tendent la problématique du financement du journalisme scientifique contemporain. Les participants au symposium étaient unanimes à ce sujet: le modèle d’affaires qui soutient actuellement le journalisme est révolu et une réflexion doit être démarrée à propos de la relation qu’entretiennent le journalisme scientifique et le libre-marché. Selon eux, le journalisme dans son ensemble doit se libérer des jougs que sont la publicité et les conditions de rapidité du milieu.

Un avenir incertain

«Il est temps pour les journalistes scientifiques de se prendre en main et d’innover quant à leur modèle d’affaires, affirme ainsi Bobbie Johnson, fondateur et éditeur de readmatter.com, un site internet utilisant le modèle d’iTunes pour vendre des articles scientifiques. Il faut se questionner sur notre public cible, sur ses besoins et ses motivations.»

En réponse à ces questions, le symposium recommande la création d’un guide qui fournirait des outils et de l’information pratique pour aider les journalistes et futurs éditeurs à démarrer leur propre start-up. C’est en partie grâce à l’innovation entrepreneuriale que le journalisme scientifique se libérera des contraintes financières qui pèsent sur lui présentement.

L’avenir de la profession de journaliste, scientifique ou autre, est incertain. Il est pendu à l’évolution frénétique des technologies de la communication. Dans ce contexte, si le journalisme scientifique souhaite garder une place dans l’espace public médiatique, il ne doit pas rester à se croiser les doigts, mais bien anticiper.

Cliquez ici pour télécharger le rapport au complet.

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Editeur: Chris Waddell (École de journalisme de l'Université Carleton), salle 4302C, Bâtiment River, 1125 chemin Colonel, Ottawa, Ontario K1S 5B6. 613.520.2600, poste 8495 publisher@j-source.ca

Rédactrice-en-chef: Hélène Roulot-Ganzmann (Fondation de l'Université Laval), info@projetj.ca

   

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