La surveillance des médias par le public, un futur système de régulation?

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Note de lecture de la Chaire de recherche en éthique du journalisme de l'Université d'Ottawa

Carolane Gratton, étudiante à la maîtrise en communication à l'Université d'Ottawa et Marc-François Bernier, Ph. D. Professeur et titulaire de la CREJ

Le public va-t-il devenir un acteur de la régulation des médias, comme le pensent de plus en plus d’observateurs et de chercheurs? C’est une des questions que se pose Torbjörn von Krogh, dans un article qui se veut le prolongement de sa thèse de doctorat de l’université Mid Sweden, consacrée à l’imputabilité des médias suédois.

Dans cet article, il étudie surtout l’évolution du traitement de la question de l’imputabilité des médias par l’État suédois, avant d’évoquer le rôle de plus en plus visible du public à ce sujet.

La première période étudiée (1967 à 1970), a été sélectionnée pour son abondance de critiques envers les médias et la récurrence de questionnements quant à une éventuelle régulation par l’État. Elle renvoie à six débats du Parlement qui seront comparés aux 16 débats de la deuxième période (2005 à 2010). Cette dernière, moins critique que la première, a requis une plus grande sélection de débats afin d’obtenir un volume équivalent. L’auteur a par la suite catégorisé les opinions entre défenseurs et critiques des médias. Les premiers s’opposent à une régulation étatique des médias, alors que les seconds la réclament.

Cette recherche avait pour but d’identifier les notions principalement abordées au Parlement suédois en lien avec les médias et leur imputabilité afin de pouvoir par la suite en comparer l’évolution.

Le chercheur définit la notion d’imputabilité en référant à McQuail (2003) selon lequel un média libre possède des responsabilités sous forme d’obligations assignées, contractées ou autodéterminées. Il doit alors répondre de ses actes face aux individus, aux organisations ou à la société (légalement, socialement ou moralement), que ce soit sous forme punitive pour tort causé ou sous forme participative afin d’évaluer sa performance.

Les résultats de la recherche ont démontré que la première période étudiée, marquée par un gouvernement issu du Parti social-démocrate et un monopole gouvernemental sur la radio et de la télévision, était largement plus critique des médias que la seconde période. La majorité des critiques émises à l’encontre des médias provenaient du parti au pouvoir et concernaient principalement la question du sensationnalisme et des mauvaises pratiques de la presse. Les critiques souhaitaient donc donner plus de pouvoir au conseil de presse et y créer un poste d’ombudsman.

Les défenseurs des médias, pour leur part, reconnaissaient que la situation était problématique, mais ne considéraient pas qu’elle nécessitait une intervention étatique. Selon eux, les médias gèrent déjà la situation qui ne concerne qu’une minorité. Ils seraient aussi sont meilleurs que par le passé et que ceux d’autres pays, tout en faisant face à une forte compétition. Il serait donc préférable de ne pas intervenir. Malgré tout, en 1969, le conseil de presse deviendra plus important avec la nomination d’un nouvel ombudsman.

La seconde période (2005 et 2010) est quant à elle marquée par le Parti libéral conservateur au pouvoir et par l’adhésion de la Suède à l’Union européenne (UE). Il n’y a plus de monopole de l’État sur la radio et la télévision, et Internet a fait son apparition dans la sphère publique. Les positions gouvernementales pour la régulation des médias ne sont plus aussi polarisées qu’elles l’étaient, devenant même presque inexistantes.

Les critiques des médias s’inquiètent alors principalement de la concentration des médias et son impact sur la pluralité des voix. Ils souhaitent la création d’un comité parlementaire sur le sujet ainsi qu’une étude sur les risques posés par l’Internet (harcèlement, diffamation, etc.). De plus, ils veulent empêcher le diffuseur public de suivre la tendance des médias privés dans la couverture d’évènements sportifs et de divertissements populaires, ce qu’ils lui reprochent.

Ainsi, l’évolution à la baisse des débats sur l’imputabilité des médias en Suède a été caractérisée par une baisse des conflits entre les médias et le politique. En effet les questions sur leurs mauvaises pratiques (sensationnalisme, diffamation, etc.) ont été remplacées par des questionnements sur leur contexte médiatique (concentration des médias, diversité des voix).

L’irruption du public

Contrairement aux années 1960, les défendeurs des médias ne les considèrent plus comme problématiques. Selon eux, le radiodiffuseur public permet une saine compétition face aux médias privés et une intervention étatique, hors des règles de l’UE, les rendrait moins compétitifs et serait donc nuisible. De plus, ils défendent le fort potentiel démocratique de l’Internet qui permet au public de surveiller les médias et qui ne saurait être minimisé par une régulation.

Près de 40 ans plus tard, le gouvernement suédois se limite au respect des responsabilités légales des médias. L’auteur souligne qu’auparavant les politiciens légitimaient leurs interventions afin de protéger les individus face aux mauvaises pratiques médiatiques. Maintenant que ces derniers ne sont plus sans ressource, entre autres grâce à l’Internet, le public devient un important dispositif de surveillance des médias. Ce qui ne laisse au gouvernement que la gestion des questions légales.

* * *

Il reste finalement à savoir si la participation du public, comme dispositif de surveillance éthique des médias, sera une solution efficace pour pallier l’intervention étatique. Il est permis de se demander si l’expression publique du mécontentement et les mises en causes répétées de certaines pratiques ne vont pas, au contraire, interpeler les parlementaires. Ces derniers sont rarement insensibles à la grogne des électeurs.

Mais les principaux médias, dont le rôle demeure très important malgré Internet et les réseaux sociaux, vont-ils amplifier la critique des citoyens, comme ils le font bien souvent, ou bien vont-ils plutôt chercher à la marginaliser et lui nier toute légitimité, afin de protéger leurs intérêts? Vont-ils accepter de se livrer à une conversation avec leurs publics, ou vont-ils se retrancher dans une posture corporatiste comme on l’a souvent vu par le passé?

Dans un écosystème médiatique où la conversation semble prendre de plus en plus de place, l’ouverture, la transparence et la reddition de comptes pourraient contribuer à lutter contre la perte de crédibilité des médias (bien documentée depuis plusieurs années) et une diminution constante de la confiance des citoyens envers les médias et leurs journalistes.

 

Source : Von Krogh, Torbjörn (2012), « Changing political attitudes towards media accountability in Sweden » Central European Journal of Communication, vol 2. (2012), 204-223.

Commentaires

Bonjour

L'article est très intéressant mais je me demande si vous ne confondez pas la Suisse et la Suède. Les informations correspondant aux partis politiques ne jouent pas pour la Suisse. Par ailleurs, le titre de l'étude de Von Krogh parle bien de "Sweden", jusqu'à nouvel ordre la Suède. Merci de corriger, c'est une erreur commise souvent outre-Atlantique.

Cordialement,

Christian Campiche

Bonjour

il y a une erreur assez grave de traduction : cet article concerne la Suède ( Sweden en anglais) et pas la Suisse (Switzerland)....

Coridalement

Pierre Ganz

En effet, nos excuses... CG/MFB

Une version préliminaire de cette note de lecture confondait malheureusement la Suède avec la Suisse... Nous avons corrigé cela. Nos excuses encore une fois. CG/MFB

Editeur: Chris Waddell (École de journalisme de l'Université Carleton), salle 4302C, Bâtiment River, 1125 chemin Colonel, Ottawa, Ontario K1S 5B6. 613.520.2600, poste 8495 publisher@j-source.ca

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