Le blâme du CCNR a-t-il plus de poids que celui du CPQ?

ShareThisMarc-François Bernier, Chaire de recherche en éthique du journalisme |

Le Conseil canadien des normes de la radiodiffusion (CCNR) a retenu un blâme contre CTV pour le traitement injuste accordé à Stéphane Dion lors de la campagne électorale de 2008. Cette décision médiatisée attire l’attention sur le fonctionnement du CCNR, que viennent de rejoindre plusieurs radiodiffuseurs privés qui ont du même coup délaissé le Conseil de presse du Québec (CPQ). Une situation qui permet de mieux comprendre son fonctionnement en comparaison de celui du CPQ.

Les décisions du CCNR sont fondées explicitement sur un code de déontologie dont on cite les règles avant de dire si, oui ou non, les journalistes mis en cause s’y sont conformés. Il en va de même en ce qui concerne le CPQ. Les membres qui siègent sur les comités régionaux ainsi que sur certains comités nationaux du CCNR sont identifiés et ils ont la possibilité de se dissocier de l’opinion majoritaire en écrivant une opinion dissidente. Les choses sont différentes au CPQ où l’anonymat prévaut. Alors que les décisions du CPQ font l’objet d’un consensus entre les membres qui représentent les médias, les journalistes et le public, les membres du CCNR peuvent signer des opinions dissidentes, à l’image des tribunaux supérieurs. Du reste, c’est ce qui s’est passé dans le cas des entrevues de Stéphane Dion à CTV et on peut dire que l’opinion dissidente, qui donne raison à CTV, est bien argumentée. Les décisions du CCNR sont accompagnées des transcriptions exhaustives des émissions concernées (même si la traduction de l’anglais au français contient plusieurs fautes d’orthographe!), ainsi que de descriptions détaillées en ce qui concerne les plaintes relatives à des contenus de la télévision. Finalement, alors que les décisions du CPQ sont rarement diffusées par les médias mis en cause, les radiodiffuseurs membre du CCNR ont l’obligation de diffuser les décisions les concernant.

Le CPQ fait face à une grave crise financière et existentielle. Plusieurs des médias qui le financent veulent atténuer sa fonction de tribunal d’honneur car ses décisions risquent d’être reprises par les tribunaux civils dans des cas de diffamation. Certains médias n’aiment pas que le CPQ prenne des initiatives qui peuvent conduire à des documents critiques en ce qui concerne la qualité de l’information.

Du reste, cette crise a conduit à la démission du président et du vice-président du Conseil de presse du Québec. Même si le Conseil de presse du Québec se relève de cette double crise, il est permis plus que jamais de douter de son indépendance et de son autonomie face aux entreprises de presse qui assurent une large part de son financement, malgré toute la bonne foi des journalistes et des représentants du public qui y siègent bénévolement.

Entrevue avec Marc-François Bernier au RadioJ

Commentaires

Ce que je trouve triste dans toute cette histoire, c'est que la fameuse «société distincte» ne se sera révélé une fois de plus qu'un leurre. Nous devrons avaler sans dégueuler la couleuvre fédérale qu'est le CCNR. Votre complaisance envers cet organisme pancanadien me déçoit profondément. (Michel Monette)
Face à cette nouvelle structure, on peut choisir de l'écarter d'emblée en raison de son origine fédérale, ou du fait qu'il s'agit d'une création de l'industrie, contrairement à la structure tripartite du CPQ (public, médias, journalistes). On peut à l'inverse, comme l'a fait Marc-François Bernier, examiner ses décisions pour ce qu'elles sont et ainsi éviter les procès d'intention. Notons que même la Press Complaints Commission britannique, pourtant richement financée, dotée d'une structure indépendante et souvent présentée comme un modèle, est vertement critiquée pour son manque de transparence... et sa complaisance à l'égard des médias. Bref, le Québec et le Canada ne sont pas seuls à critiquer leurs organes d'autoréglementation journalistique, ce qui me semble par ailleurs tout à fait souhaitable. (Colette Brin)
Je suis d'accord avec l'idée que le Québec a besoin d'une instance qui lui appartienne, peu importe d'où vient son financement, tant que celui-ci est suffisant. Ce qui compte le plus est effectivement la « culture de critique » qui doit y prévaloir. La raison pour laquelle les entreprises de presse ont saboté le CPQ, c'est qu'il faisait trop son travail de critique du travail journalistique en dehors du simple rôle de tribunal. À mon avis, il serait malsain de n'avoir aucun organisme indépendant en mesure de porter un regard incisif sur la couverture médiatique. Le public a droit à une instance qui les représentent, pas seulement à un tribunal d'honneur. (Guillaume Sirois)
Il ne faut pas oublier que la CCNR ne reçoit pas les plaintes concernant les médias écrits. Cela pose la question de tribunals d'autorégulation à double vitesse: l'un pour les médias électroniques et l'un pour les médias papiers. Avec la numérisation, le partage des responsabilité risque de poser des problèmes imprévus à ce jour. De plus, la CCNR demande aux plaignants de renoncer à leurs droits de poursuivre les entreprises de presse. Il me semble qu'il s'agit d'un abus. L'effet pervers est que les plaingnants les plus pauvres doivent se contenter de la CCNR, tandis que les plus riches peuvent poursuivre directement les entreprises de presse. Où est l'intérêt public dans tout ça? (Guillaume Sirois)

Le ProjetJ est une initiative soutenue par la Fondation pour le journalisme canadien en partenariat avec des universités et institutions reconnues oeuvrant dans le domaine du journalisme.

Rédacteur en chef :Jean-Philippe Cipriani