Lexactitude à Radio-Canada et le poids dInfluence Communication

ShareThisFrédérick Bastien, ProjetJ |

Les données sur le «poids média» des événements, qui font la notoriété d’Influence Communication, bénéficient d’une visibilité qui est probablement sans précédent au Québec depuis le début de la campagne électorale, en grande partie parce que Radio-Canada a décidé d’en présenter tous les jours de la semaine dans le cadre du Téléjournal et de la nouvelle émission 24 heures en 60 minutes au RDI.  On indique ainsi le poids de la représentation des chefs et de certains enjeux dans l’ensemble de la couverture médiatique faite de cette campagne électorale.

L’exactitude est le premier principe journalistique énoncé dans le guide des normes et pratiques de Radio-Canada.  On y prescrit que «l’information est fidèle à la réalité, en aucune façon fausse ou trompeuse».  Il est bien difficile d’évaluer si l’information concernant le poids média de certains aspects de la campagne est trompeuse ou fidèle à la réalité, car on ne sait pas à quelle «réalité» ces données réfèrent exactement.  Aucune information méthodologique n’est fournie en ondes, ni sur le site électoral de Radio-Canada.

Le site d’Influence Communication n’est pas beaucoup plus transparent à ce chapitre.  On y indique que «le poids média représente la proportion de l’espace qu’ont occupé les principales nouvelles en comparaison avec la totalité des nouvelles qui ont été rapportées dans les journaux, à la radio et à la télévision au Québec» pendant une période de temps donnée.  Pas de référence à Internet.  Plus bas, on mentionne que la firme «offre la surveillance et l'agrégation exhaustives des journaux, de la radio, de la télévision et de plus de 7000 sites Internet d'information».  Donc, les sites web sont-ils inclus ou non?

Pour bien interpréter ces données, des réponses aux questions suivantes seraient nécessaires :

-    Quelle est précisément la population visée?  Les quotidiens et les hebdomadaires régionaux sont-ils inclus?  Les émissions d’affaires publiques sont-elles comprises?  Les programmes qui incluent du divertissement (de Salut, bonjour à Tout le monde en parle) sont-ils intégrés à cette population?  Les médias anglophones?  Les magazines populaires, comme 7 Jours, qui publient occasionnellement des articles sur des personnalités politiques ou des billets éditoriaux dans lesquels il peut être question de la campagne, les sites web et les blogues sont-ils exclus?
-    Quel est le véritable échantillon de la population dépouillé?  Quels sont nommément les médias qui en font partie?  Tous les scientifiques qui produisent des analyses de contenu précisent ainsi la délimitation de leur corpus.  Cette information devrait être fournie sur le site web de Radio-Canada ou d’Influence Communication.
-    Les médias examinés sont-ils pondérés selon la taille de l’auditoire qu’ils rejoignent?  Le poids accordé à un article publié dans un journal hebdomadaire de Sept-Îles est-il le même que celui d’un reportage au TVA 18 heures?  Si cette pondération existe, sur la base de quels indicateurs est-elle effectuée?

Des questions particulières se posent aussi selon ce qui est visé par le poids média présenté.  Prenons le cas des chefs.  Suivant quelle «question» leur poids média est-il établi?  Est-ce qu’il s’agit du nombre de fois où un chef est nommé, du temps de parole qui lui est accordé, du temps passé à parler de ce chef?  On remarque aussi que la somme du poids média des chefs totalise 100%.  Pourtant, les chefs n’occupent pas la totalité de la couverture électorale…

La façon d’établir le poids média des enjeux soulève une autre question.  Quelle logique préside au découpage entre les enjeux?  Et qu’est-ce qu’un enjeu?  Les spécialistes ont l’habitude de désigner par ce terme des propositions de politiques publiques (éliminer la TVQ sur les produits culturels québécois, par exemple) ou des champs de l’action gouvernementale (santé, éducation, économie, environnement, etc.).  Dans le cas qui nous concerne ici, on y retrouve de tout : les enjeux de fonds («plan environnemental du PQ») côtoient les anecdotes de la campagne («Dumont et Tout le monde en parle»).

Depuis quelques années, Radio-Canada se fait un honneur de limiter de façon importante la couverture des sondages électoraux à son antenne.  Il s’agit d’une stratégie visant à distinguer sa couverture dans un univers médiatique où les campagnes sont parfois réduites à une course de chevaux entre les partis.  L’importance accordée par Radio-Canada à ces «poids média» est contraire à l’esprit de cette stratégie et de ses normes journalistiques.  Il lui appartient de remédier à cette curieuse situation.

À lire aussi, la réponse de M. Jean-François Dumas, d'Influence Communication à l'article de Frédérick Bastien  »»»

Commentaires

Rigueur journalistique ? Comme le dit Frédérick Bastien, c’est toute une vitrine en effet qu’accorde Radio-Canada à cette firme dont on en sait trop peu sur la façon de mesurer ce qu’elle dit mesurer. Pour quand le nom d’Influence Communication en tant qu’un des « enjeux » du jour en raison de son « poids média » dans les différentes émissions et multiples plates-formes de Radio-Canada ? Malheureusement, les résultats “relayés” quotidiennement par le diffuseur sans explication aucune sur la méthodologie portent atteinte à la crédibilité de ses émissions d’affaires publiques. En limitant son rôle à celui de courroie de transmission, Radio-Canada cautionne du même coup l’ordre des enjeux déterminé par un outil dont le téléspectateur ne peut tout simplement pas mesurer objectivement la valeur avec ce dont il dispose comme information au moment de la diffusion quotidienne de ces statistiques sur le « poids média » des événements. À ce jeu, le diffuseur public risque gros. Pourtant, dans un texte d’à peine 281 mots sur la couverture de l’élection présidentielle américaine, Paul Cauchon prend notamment le temps de préciser que « Influence Communication a compilé un milliard de nouvelles diffusées en 22 langues, dans 160 pays, entre le 1er janvier et le 10 novembre dernier » et que le rapport présenté ces jours-ci à Valence (Espagne) par Influence Communication « portait sur les informations télévisées, et non imprimées dans les journaux. Le corpus analysé provenait à 35% de l’Amérique du Nord, à 23% de l’Europe, à 23% de l’Asie. » (Le Devoir, 21/11/2008, B-4) Où Cauchon a-t-il trouvé toutes ces informations ? Les normes seraient-elles différentes pour le journalisme écrit ? De l’intérieur de Radio-Canada, il serait intéressant de savoir ce que pense son ombudsman de ces « écarts journalistiques ». (Gérard Leclerc)

Le ProjetJ est une initiative soutenue par la Fondation pour le journalisme canadien en partenariat avec des universités et institutions reconnues oeuvrant dans le domaine du journalisme.

Rédacteur en chef : Anne Caroline Desplanques
Journaliste : Hélène Roulot-Ganzmann
 

   

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