Narcotrafiquants: Quattendez-vous de nous?
Entrevue avec Rocío Gallegos à l'occasion de la Journée mondiale de la liberté de presse. Ce texte est une gracieuseté de la World Association of Newspapers and News Publishers (WAN-IFRA).
Journaliste à El Diario de Ciudad Juárez au Mexique, Rocío Gallegos rend compte de l’augmentation de la violence à l’encontre des journalistes dans sa région. Depuis l’année 2000, au moins 64 journalistes ont été assassinés au Mexique, dont deux journalistes de El Diario, tués en 2008 et 2010 respectivement, par les cartels de la drogue. Le conflit armé entre le crime organisé et les forces du gouvernement a des conséquences dévastatrices pour le journalisme dans le pays. «Au Mexique, nous sommes victimes d’une guerre», explique Gallegos à la WAN-IFRA. El Diario a attiré l’attention du monde entier l’année dernière lors de la publication d’un éditorial s’adressant directement aux trafiquants en leur posant la question: «Qu’attendez-vous de nous?»
Que signifie d’être un(e) journaliste à Ciudad Juárez aujourd’hui?
Pendant ces trois dernières années, Ciudad Juárez est entrée dans un cycle vicieux de violence et de mort. La nature même de notre métier a changé en conséquence. Le journalisme que nous exerçons est devenu un métier à très haut risque. Nous avons renforcé les mesures de sécurité dans les locaux du journal, nous évitons les conversations au téléphone et sur nos portables, de peur qu’ils ne soient mis sur écoute, nous évitons d’envoyer nos reporters seuls sur le terrain ou à la tombée de la nuit, etc.
«Qu’attendez-vous de nous?» s’intitulait l’éditorial de El Diario du 18 octobre 2011. Qu’est-ce qui vous a poussé à vous adresser aux dirigeants du crime organisé?
L’un de ses groupes venait de s’attribuer l’assassinat d’un de nos journalistes deux jours auparavant. Ceci élevait à deux le nombre de nos camarades tués depuis 2008. Ce fut un moment très dur pour le journal, un moment de désespoir. Normalement, les reporters de guerre suivent certaines règles. Toute guerre a ses règles. Mais dans ce type de guerre, il n’y en a pas, d’aucune sorte. Nous ignorons les règles et ceci coûte la vie de nos journalistes. En nous adressant aux «narcos», nous nous sommes adressés aux autorités de facto du moment. Nous voulions savoir quelles étaient les règles à suivre, car El Diario ne voulait plus perdre de journalistes.
Que répondez-vous à ceux qui ont interprété ce message comme une capitulation?
L’éditorial provoqua une polémique. Certains ont cru que nous allions nous protéger dans le silence, d’autres nous ont critiqués en nous accusant de promouvoir un dialogue avec des criminels. Mais le message de El Diario était : « Il est impossible d’exercer notre métier dans ces conditions, veuillez nous indiquer donc ce que vous attendez de nous en tant que média d’information ? ». Ce ne fut pas une capitulation mais un appel au cessez-le-feu, à une trêve. Nous ne voulions plus perdre des collègues et voulions continuer notre métier de journalistes. Ce fut non seulement un message aux «narcos», mais aussi un cri d’alarme dirigé aux autorités, à la société, appelant tout le monde à cesser de fermer les yeux sur la situation.
Dans ce climat de violence et d'impunité, où trouvez-vous la motivation pour continuer à exercer votre métier?
J’ai choisi le journalisme comme profession quand j’ai découvert que non seulement j’informais les citoyens, mais que je leur donnais une voix, et ce faisant, je pouvais les aider à améliorer leur vie quotidienne et à prendre les meilleures décisions. J’ai vécu des périodes de colère, de rage, et je me demandais : «Qu’est-ce que je fais ici?». Mais ces moments sont passagers. Plusieurs pensent que mon métier est suicidaire. Tant que les citoyens auront une voix et qu’ils souhaiteront la faire entendre, nous les journalistes, les médias, nous existerons comme moyen d’expression de leurs demandes. Peut-être le jour viendra où les citoyens ne voudront plus de ce moyen. Ce jour-là, nous mettrons fin à notre travail. Mais, est-ce que ce jour arrivera? J’en doute…
Source: WAN-IFRA
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Le ProjetJ est une initiative soutenue par la Fondation pour le journalisme canadien en partenariat avec des universités et institutions reconnues oeuvrant dans le domaine du journalisme.
Rédacteur en chef : Anne Caroline Desplanques
Journaliste : Hélène Roulot-Ganzmann

